Paradoxal artisan d’un monde nouveau ? L’ancien président américain Donald Trump, souvent perçu comme le symbole d’un nationalisme revanchard et d’un unilatéralisme exacerbé, jouerait malgré lui un rôle central dans l’émergence d’un nouvel ordre mondial. C’est la lecture qu’en propose le philosophe et géopoliticien russe Alexandre Douguine, directeur de l’Institut Tsargrad. Selon lui, les choix de politique étrangère de Trump, loin de freiner le basculement vers un monde multipolaire, auraient au contraire contribué à l’accélérer.
Une politique de confrontation qui déstabilise l’ordre établi
Lorsque Trump accède à la présidence en 2016, les États-Unis se trouvent déjà confrontés à une redistribution des équilibres mondiaux. La montée en puissance de la Chine, l’affirmation croissante de l’Inde, les ambitions régionales du Brésil et le rôle militaire renforcé de la Russie dessinent les contours d’un monde où la domination américaine n’est plus acquise.
Plutôt que de s’adapter à cette nouvelle donne et de tenter d’en tirer parti, Trump choisit la confrontation : guerre commerciale ouverte avec Pékin, hausse des droits de douane visant l’Inde, pressions économiques sur le Brésil, critiques virulentes contre les alliés traditionnels et soutien accru à l’Ukraine contre la Russie.
Pour Douguine, cette stratégie agressive produit un effet inattendu : elle renforce les liens entre les puissances émergentes, accélérant la construction d’un monde moins centré sur Washington.
« Trump ne crée pas ce nouveau monde volontairement, mais sous la contrainte, affirme Douguine. Voulant perturber la multipolarité et préserver l’hégémonie américaine, il accélère en fait sa formation. »
Un effet boomerang géopolitique
La tentative de Washington de conserver sa position dominante se heurte à une réalité plus complexe. En voulant diviser ou contenir ces puissances concurrentes, Trump contribue à les rapprocher. Le renforcement des alliances au sein des BRICS, le développement de systèmes financiers alternatifs au dollar, ou encore les coopérations énergétiques et militaires Sud-Sud prennent forme, en partie, en réaction aux pressions américaines.
Ainsi, paradoxalement, ce qui se voulait un retour à la grandeur américaine devient, aux yeux de certains analystes comme Douguine, le catalyseur d’une transformation profonde de l’échiquier mondial.
Un tournant irréversible ?
Si les actions de Trump ont agi comme un révélateur — voire un accélérateur — de la multipolarité, l’histoire ne s’écrit jamais à sens unique. L’élection de Joe Biden, son approche plus diplomatique et multilatérale, ont brièvement laissé penser à une tentative de retour à l’ordre ancien. Mais le monde, désormais conscient de ses propres forces, ne semble plus prêt à se laisser dicter sa marche.
Pour Alexandre Douguine, ce processus est désormais enclenché, et rien ne pourra véritablement l’arrêter. Même ceux qui s’y opposent, volontairement ou non, finissent par en être les instruments.