En Haïti, la transition politique s’est imposée au fil des années comme une réponse réflexe, presque mécanique, à chaque crise majeure. Présentée comme un passage obligé, un sas de respiration avant le retour à l’ordre constitutionnel, elle est devenue, pour une large partie de la population, le symbole d’un enfermement sans fin. Un mot censé rassurer, mais qui, dans les faits, accompagne la progression d’une misère de plus en plus dégradante et l’effritement silencieux de l’espoir collectif.
La transition comme illusion salvatrice
Depuis la chute du régime des Duvalier en 1986, Haïti a connu une succession de périodes transitoires, souvent improvisées, rarement évaluées, presque jamais assumées. Chaque transition promettait une refondation de l’État, une rupture avec les pratiques du passé, une ouverture vers des institutions solides. Mais l’histoire récente montre une constante : elles laissent derrière elles des cicatrices profondes, parfois irréparables.
Au lieu de servir de pont vers la stabilité, la transition est devenue un refuge politique. Un espace flou où la responsabilité se dilue, où l’urgence justifie l’exception permanente, et où l’échec n’a plus de conséquences. Pour une population déjà fragilisée par l’insécurité, la faim et l’exode, cette répétition donne l’impression d’un pays qui creuse sa propre tombe, convaincu qu’il s’agit là de l’unique issue pour échapper à un enfer qui semble éternel.
L’histoire comme boussole oubliée
L’histoire haïtienne aurait pourtant dû servir de garde-fou. Chaque transition non maîtrisée a affaibli un peu plus l’État, renforcé les réseaux de prédation et éloigné les citoyens des institutions. Mais au lieu d’en tirer des leçons, une partie de la classe dirigeante s’est noyée dans l’illusion de la transition comme dernier rempart, sans jamais s’interroger sur les causes profondes de l’échec.
Ce refus d’introspection a donné naissance à ce que beaucoup décrivent aujourd’hui comme une véritable pathologie politique : la « maladie de la transition ». Un virus ancré dans l’âme du pouvoir haïtien, qui transforme l’exception en norme et l’urgence en mode de gouvernance permanent.
Les recycleurs de l’échec
Plus troublant encore, ce sont souvent les mêmes visages, les mêmes courants, les mêmes pratiques qui réapparaissent d’une transition à l’autre. Des acteurs politiques qui ont contribué à créer la crise se présentent ensuite comme les artisans de la solution. Ceux qui ont participé à l’épidémie prétendent soudain en détenir l’antidote.
Cette logique du recyclage permanent alimente un profond cynisme populaire. Comment croire à un renouveau lorsque ceux qui ont échoué hier se repositionnent aujourd’hui comme sauveurs ? Comment guérir un pays lorsque les causes du mal refusent de se reconnaître comme telles ?
Le destin national pend alors comme une épée de Damoclès au-dessus d’un peuple pris en otage par des élites sans vision, sans projet collectif, et souvent sans véritable attachement à l’intérêt national.
Un pays sous influence, une souveraineté amputée
À cette crise interne s’ajoute une réalité tout aussi lourde : la dépendance structurelle à l’égard des puissances étrangères. Tant que les dirigeants haïtiens resteront dominés par des agendas extérieurs, la transition restera un outil de gestion du chaos plutôt qu’un instrument de reconstruction.
Cette domination, parfois subtile, parfois assumée, expose le pays à toutes formes de crises récurrentes. Elle affecte non seulement les institutions, mais aussi l’âme haïtienne elle-même, condamnée à vivre sous des promesses creuses, comparables à des solutions chimiques aux effets immédiats mais destructeurs à long terme.
L’appel à la conscience patriotique
Face à cette impasse, une question fondamentale s’impose : jusqu’à quand Haïti acceptera-t-elle de survivre sans se projeter ? Briser la spirale des transitions exige plus qu’un changement de dirigeants ; cela suppose une rupture mentale, la fin des chaînes invisibles de la servitude intellectuelle et politique.
Cet appel n’est pas un appel à la violence, mais à la responsabilité historique. Défendre la patrie, c’est d’abord refuser le mensonge, l’imposture et la résignation. Jean-Jacques Dessalines l’avait exprimé sans détour : « La patrie ou la mort ». Une formule qui, au-delà de sa radicalité, rappelle que la nation ne se construit pas dans la peur, mais dans le courage civique et la fidélité à l’intérêt collectif.
Sortir du cycle ou disparaître
Haïti se trouve aujourd’hui à un carrefour décisif. Soit elle continue à s’abriter derrière des transitions sans horizon, soit elle ose enfin poser les bases d’un projet national authentique, enraciné dans son histoire et porté par une élite renouvelée, responsable et patriote.
Car un peuple peut survivre longtemps dans la pauvreté, mais il ne survit jamais à l’absence de sens. Et sans rupture avec la « religion de la transition », Haïti risque de rester prisonnière d’un présent sans avenir.
