Entretien avec Gilbert Cicéron
Propos recueillis par Marc-Antoine Sanon — Lundi 17 août 2026
Alors que le processus électoral avance dans un pays toujours en proie à une grave crise sécuritaire, les interrogations se multiplient quant à la capacité des autorités à organiser des élections dans des conditions véritablement démocratiques et inclusives.
Gilbert Cicéron, journaliste, analyste politique et écrivain originaire de Fonds-Verrettes, figure parmi ceux qui envisagent ce processus avec beaucoup de prudence. Il estime que la situation sécuritaire actuelle ne permet pas, pour l’heure, de garantir la tenue d’élections crédibles.
Paradoxalement, il envisage lui-même de briguer un mandat de député dans la circonscription de Fonds-Verrettes-Ganthier. Mais avant même d’évoquer une candidature, il soulève une question qu’il juge fondamentale : comment organiser une élection pour le peuple si une part importante de la population n’a même pas accès aux structures électorales ?
Marc-Antoine Sanon – Monsieur Cicéron, compte tenu de la situation actuelle du pays, croyez-vous réellement à la possibilité d’organiser les prochaines élections ?
Gilbert Cicéron — Pour être très clair, je ne crois pas que la tenue d’élections soit possible dans les conditions actuelles.
La situation sécuritaire est extrêmement préoccupante. Une grande partie des départements de l’Ouest et de l’Artibonite est sous le contrôle de groupes armés ou fortement affectée par leur présence. Les routes nationales sont bloquées ou d’accès très difficile. La population ne peut pas se déplacer normalement d’un département à l’autre.
Dans ces conditions, comment peut-on envisager d’organiser des élections sérieuses ?
Une élection ne se résume pas à annoncer une date et à installer des bureaux de vote. Il faut permettre aux citoyens de s’inscrire, de se déplacer, de rencontrer les candidats, de participer à la campagne et, surtout, de voter en toute sécurité.
Aujourd’hui, nous sommes loin de réunir ces conditions.
Marc-Antoine Sanon — Pourtant, vous envisagez de vous présenter aux élections législatives. N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Gilbert Cicéron — Non, je n’y vois aucune contradiction.
J’envisage effectivement de me porter candidat pour la circonscription de Fonds-Verrettes-Ganthier. Mais le fait d’envisager une candidature ne m’empêche pas de regarder la réalité en face.
Je ne veux pas d’une élection organisée uniquement pour donner l’impression que le pays revient à la normale. Je veux une élection à laquelle les citoyens de toutes les communes concernées puissent réellement participer.
Si je dois être candidat, je veux pouvoir aller à la rencontre des électeurs, leur parler directement, écouter leurs préoccupations et leur présenter un projet. Mais pour cela, l’État doit d’abord réunir les conditions minimales.
Marc-Antoine Sanon — Vous dénoncez notamment l’absence de centres d’inscription dans plusieurs communes. Quelle est exactement votre préoccupation ?
Gilbert Cicéron — Ma préoccupation est très sérieuse.
À ce jour, plusieurs communes et localités relevant de cette circonscription ne disposent pas, selon les informations dont nous disposons, de centres d’inscription permettant aux citoyens d’accomplir normalement les démarches nécessaires.
Je parle en particulier de Fonds-Verrettes, Fond-Parisien, Ganthier, Thomazeau, Cornillon et Croix-des-Bouquets.
Il faut comprendre une chose : si vous demandez à quelqu’un de voter, mais que vous ne lui offrez pas la possibilité de s’inscrire facilement, vous créez d’emblée une forme d’exclusion.
Marc-Antoine Sanon — Vous avancez le chiffre de plus de 474 000 citoyens concernés. Pourquoi ce chiffre est-il important dans votre analyse ?
Gilbert Cicéron — Parce qu’il ne s’agit pas de quelques dizaines ou de quelques centaines de personnes.
Nous parlons de plus de 474 000 habitants risquant de rencontrer des difficultés pour exercer pleinement leurs droits civiques.
Je pose donc publiquement la question au gouvernement et au Conseil électoral provisoire : êtes-vous prêts à faire fi des droits électoraux de plus de 474 000 citoyens ?
Les élections ne sont-elles pas organisées pour la population ?
Les habitants de Fonds-Verrettes, Ganthier, Thomazeau, Cornillon, Fond-Parisien et Croix-des-Bouquets n’auraient-ils pas les mêmes droits que les autres citoyens du pays ?
Nous devons avoir le courage de poser ces questions.
Marc-Antoine Sanon — Que demandez-vous concrètement au gouvernement et au Conseil électoral provisoire ?
Gilbert Cicéron — Nous leur demandons de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour installer des centres et des bureaux d’inscription dans les communes concernées.
Les citoyens doivent pouvoir accomplir leur devoir civique sans être contraints de parcourir de longues distances ou de prendre des risques inutiles pour accéder aux services électoraux.
Je demande également à la communauté internationale de se pencher attentivement sur cette situation.
Si la communauté internationale soutient le processus électoral en Haïti, elle doit aussi veiller à ce que ce processus respecte les droits de tous les citoyens.
On ne peut parler d’élections inclusives tout en laissant une partie de la population sans accès aux infrastructures électorales nécessaires.
Marc-Antoine Sanon — Au-delà du processus électoral, vous êtes très critique à l’égard de la gouvernance actuelle. Que reprochez-vous au gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé ?
Gilbert Cicéron — J’estime que le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé traverse une profonde crise de légitimité et de résultats.
Dans la situation actuelle, j’ai le sentiment que certains secteurs de la bourgeoisie et certains acteurs politiques se préoccupent davantage de conserver le pouvoir et de défendre leurs intérêts personnels que de rechercher des solutions durables pour le pays.
Alors que la population souffre, que des familles sont déplacées, que l’insécurité gagne du terrain et que les routes nationales deviennent de plus en plus impraticables, le pays ne peut continuer à fonctionner selon les vieilles recettes politiques.
Il faut rompre avec cette façon de faire de la politique.
Marc-Antoine Sanon — Vous parlez souvent de renouvellement de la classe politique. Qu’entendez-vous par là ?
Gilbert Cicéron — Je parle d’une véritable relève.
Haïti a besoin de dirigeants patriotes et nationalistes, d’hommes et de femmes capables de placer l’intérêt collectif au-dessus de leurs intérêts personnels.
Nous avons une jeunesse capable de réfléchir, de travailler et d’assumer de grandes responsabilités. Il faut donner leur chance aux jeunes femmes et aux jeunes hommes capables de concevoir de grands projets pour le pays.
Nous ne pouvons pas continuer à voir revenir les mêmes acteurs politiques, avec les mêmes méthodes, les mêmes discours et les mêmes promesses, pour ensuite nous étonner que le pays stagne dans la même situation.
Marc-Antoine Sanon — Quel serait, selon vous, le rôle de cette nouvelle génération de dirigeants ?
Gilbert Cicéron — Cette nouvelle génération doit porter une vision différente de l’État.
Elle doit œuvrer dans les domaines de la sécurité, de la production nationale, de l’éducation, de l’emploi, de l’agriculture et du développement des infrastructures.
Il est impératif de sortir Haïti de la stagnation économique et de cette insécurité qui entrave tout progrès réel.
Mais cela exige du courage politique. Il faut des dirigeants prêts à prendre des décisions difficiles et à défendre l’intérêt national, même lorsque ces décisions ne servent pas leurs intérêts personnels.
Marc-Antoine Sanon — Pour conclure, quel message adressez-vous aux citoyens de Fonds-Verrettes, de Ganthier et des autres communes concernées par le processus électoral ?
Gilbert Cicéron — Je leur demande de rester vigilants.
Je les invite à défendre leurs droits et à ne pas accepter que leur voix soit marginalisée.
Une élection doit être faite pour le peuple. Si les citoyens ne peuvent pas s’inscrire, circuler, accéder aux centres de vote ou voter librement, alors nous devons nous interroger sur la nature même du processus.
Je tiens à ce que les habitants de ces communes sachent qu’ils ont des droits. Ils doivent les faire valoir de manière pacifique, démocratique et déterminée.
Haïti a besoin d’un changement profond.
Et ce changement ne découlera pas uniquement d’une élection. Il naîtra d’une nouvelle vision politique, d’une nouvelle génération de dirigeants et, surtout, d’une volonté réelle de bâtir un État au service de la population.
Par SANON M.A/3665-2094
