Parfois, une question simple suffit à révéler une fracture nationale : et si le peuple haïtien se levait contre l’insécurité, contre l’ingérence étrangère, contre ceux qui marchandent le pays, avec la même ferveur qu’il descend dans les rues pour le carnaval ?
Chaque année, à Port-au-Prince comme aux Cayes, à Jacmel ou au Cap-Haïtien, des foules compactes se rassemblent pour célébrer la vie. La musique couvre un instant les angoisses quotidiennes. Mais au-delà des chars et des masques, une autre réalité s’impose : celle des déplacés qui ne peuvent rentrer chez eux, des routes nationales coupées, des hôpitaux fermés, d’une économie paralysée.
Des territoires entiers paralysés
Depuis 2022, la détérioration de la sécurité s’est accélérée. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 300 000 personnes ont été déplacées internes en 2023 et 2024, principalement dans le département de l’Ouest. Les axes reliant Port-au-Prince au Sud et à la Grand’Anse – notamment la Route nationale #2 – ont été régulièrement bloqués par des groupes armés, isolant des départements comme les Nippes, le Sud et la Grand’Anse.
Le plus grand centre hospitalier du pays, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), a été contraint de fermer à plusieurs reprises en 2022 et 2023 en raison de l’insécurité persistante dans le centre-ville de Port-au-Prince. Des patients n’ont pas pu recevoir de soins. Des familles ont dû traverser des zones à haut risque pour trouver une clinique encore fonctionnelle.
Dans les quartiers de Carrefour-Feuilles, de Cité Soleil ou de Martissant, les habitants décrivent un quotidien rythmé par les rafales d’armes automatiques. Des écoles ferment. Des commerces baissent rideau. Et ceux qui ont fui vivent dans des abris précaires, dépendant de l’aide humanitaire.
Kidnappings et promesses sans lendemain
Le kidnapping contre rançon, déjà préoccupant en 2020, a atteint un pic en 2021, avec plus de 1 200 cas recensés par le Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH). Malgré une baisse relative en 2023, les enlèvements restent une menace constante.
À plusieurs reprises, le directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH) et le Premier ministre ont annoncé des « opérations de grande envergure » pour reprendre les quartiers contrôlés par les gangs. Le 29 février 2024, une vague d’attaques coordonnées contre des commissariats et des infrastructures stratégiques a illustré la capacité de nuisance intacte des groupes armés, au moment même où le Premier ministre de facto, Ariel Henry, était en déplacement à l’étranger.
Sur le terrain, de nombreux habitants parlent d’opérations ponctuelles, médiatisées, mais sans effet durable. Des zones annoncées comme « reprises » retombent sous contrôle armé quelques jours plus tard. Aucun bastion majeur n’a été définitivement reconquis et sécurisé sur le long terme.
L’ingérence étrangère : solution ou dépendance ?
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, Haïti vit une crise politique prolongée. En octobre 2023, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution autorisant le déploiement d’une mission multinationale d’appui à la sécurité, dirigée par le Kenya.
Pour certains, cette mission représente un espoir. Pour d’autres, elle ravive le souvenir de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), présente de 2004 à 2017, et accusée d’avoir introduit le choléra en 2010. La question reste entière : l’assistance internationale peut-elle suppléer indéfiniment les carences de l’État haïtien sans renforcer une dépendance structurelle ?
Une élite accusée d’entretenir le chaos
Dans les conversations populaires, une conviction revient : ceux qui ont créé le désordre ne peuvent être les artisans de la stabilité.
Des anciens parlementaires – sénateurs, députés, maires – dont les mandats ont pris fin en janvier 2020 sans renouvellement électoral, continuent d’influencer la vie politique. Plusieurs d’entre eux aspirent à revenir aux affaires, sans avoir apporté de réponses durables lorsqu’ils étaient en fonction.
Des organisations de défense des droits humains ont documenté des liens présumés entre certains acteurs politiques et des chefs de gangs. L’Alliance criminelle dite « G9 an Fanmi e Alye », dirigée par l’ancien policier Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », a publiquement revendiqué une influence sur plusieurs quartiers de la capitale.
Dans le même temps, des voix s’élèvent pour dénoncer le rôle d’une frange du secteur privé, accusée de préférer un climat d’instabilité qui limite la concurrence et décourage l’entrée de nouveaux investisseurs, notamment ceux de la diaspora. Les barrières informelles à l’importation, le contrôle de certains circuits douaniers et la concentration de marchés stratégiques alimentent les soupçons.
Dans le secteur des télécommunications, deux opérateurs dominent : Digicel et Natcom. Si leur présence a permis une couverture nationale étendue, de nombreux consommateurs se plaignent de la qualité du service et du manque de concurrence réelle.
Une population épuisée, mais pas résignée
Haïti n’est pas seulement un territoire de crise ; c’est aussi un pays d’énergie et de créativité. La mobilisation citoyenne n’est pas étrangère à son histoire : de la révolution de 1804 aux mouvements de protestation contre la vie chère en 2018 et 2019, la rue a souvent été un baromètre politique.
Mais aujourd’hui, la fatigue domine. Les familles veulent la sécurité, l’accès à l’école, la possibilité de travailler sans craindre un enlèvement. Les déplacés veulent rentrer chez eux. Les entrepreneurs veulent investir sans payer de rançon.
La question demeure : qu’est-ce qui pourrait transformer la colère diffuse en mouvement structuré, pacifique et durable pour exiger des comptes ?
Se lever ne signifie pas seulement manifester. Cela signifie exiger la transparence sur l’usage des fonds publics, réclamer des élections crédibles, refuser la banalisation des groupes armés, soutenir les journalistes indépendants qui enquêtent malgré les menaces.
L’histoire montre qu’aucun système fondé sur la peur et la prédation ne peut durer indéfiniment. Mais elle montre aussi que le changement exige une volonté collective, une vision partagée et des dirigeants prêts à rompre avec les pratiques du passé.
Haïti est à la croisée des chemins. Entre la résignation et le sursaut, entre la dépendance et la souveraineté, entre la survie et la reconstruction.
La vraie question n’est peut-être pas seulement : « Et si le peuple se levait ? »
